Routage, comment ça marche ?

À l’inverse des courses du calendrier IMOCA Globe Series, les records du WSSRC (World Sailing Speed Record Council) autorisent l’aide au routage via une cellule dédiée à terre. Qu’est-ce que cela signifie, implique et comment cela fonctionne-t-il ? Décryptage avec Julien Villion et Gwénolé Gahinet, routeurs sur la tentative de record de l’Atlantique Nord pour Alan et La Fabrique.

Julien et Gwenolé, quel sera votre rôle dans cette tentative de record de l’Atlantique Nord ?

Julien Villion : Notre mission se découpe en deux phases. D’abord un travail de veille, en amont du départ, afin de trouver le meilleur créneau et définir un premier parcours optimal. Ensuite, pendant la traversée, nous effectuerons un routage sur le même rythme qu’Alan. L’idée sera de lui « digérer » la stratégie et la lui rendre compréhensible, lui qui sera concentré sur la bonne marche du bateau.

Gwénolé Gahinet : Il nous faudra également nous adapter aux évolutions de la météo en temps réel, ainsi qu’à l’état du skipper et du bateau. D’où l’importance d’avoir une connaissance des manoeuvres à venir, de ce qu’elles demandent physiquement à Alan, de ce que cela implique pour le bateau d’être dans une configuration de voile ou une autre, de savoir quand on force sur le bateau… Notre boulot est d’être lucides, bien reposés et de prendre les décisions pour lui, sur la route qui nous semble être la meilleure.

Julien : Nous serons en quelque sorte ses sous-traitants en matière de stratégie. Pour lui dégager du temps mais aussi l’esprit, sur ce qui s’apparente à un véritable sprint où la moindre perte de vitesse pourrait tout compromettre.

Concrètement, comment cela s’organise-t-il ?

Julien : La période de veille est relativement tranquille, elle consiste à se mettre à jour sur la situation météo, à regarder si elle a bougé. On reçoit les fichiers météo à horaires réguliers, on actualise nos données, on met à jour la stratégie…

Gwénolé : On n’est jamais loins l’un de l’autre, on s’appelle tous les jours car notre responsabilité est de faire en sorte qu’on ne loupe pas de fenêtre. Si on en loupe une, il peut très bien ne pas y en avoir d’autre avant un mois… Pendant le record par contre, c’est du 24 heures sur 24.

Julien : D’où l’avantage d’être deux. En période calme, on peut se partager les veilles pour se faire chacun une nuit correcte. Pendant la traversée, l’idée sera d’être concentrés à 100% pendant huit jours. On va s’installer un bureau chez l’un ou chez l’autre, dans un environnement où on est à l’aise, où l’on pourra prendre une douche ou faire une sieste tout en restant disponibles tout de suite si le téléphone sonne.

« NOTRE BOULOT EST D’ÊTRE LUCIDES, BIEN REPOSÉS
ET DE PRENDRE LES DÉCISIONS POUR LUI »
– Gwénolé Gahinet –

Pourriez-vous nous donner un exemple de journée type ?

Julien : Nos journées seront globalement rythmées par la sortie des deux gros modèles météo, les fichiers GFS (américains) et CEP (européens), à horaires fixes : en début de matinée et début de soirée, à 12 heures d’intervalle. Cela représentera deux gros rushs de travail : télécharger les données, les analyser, updater la situation météo générale, actualiser les routages, faire du détail sur les points chauds, les phénomènes précis… Avec un décalage de 12 heures entre chaque modèles, les prévisions seront de plus en plus fiables et on réactualisera notre plan en fonction.

Gwénolé : On sera à deux devant les ordis à chaque sortie de modèle, chacun appliquant sa méthode de travail pour sortir un plan sur le court terme et un sur le long terme. On confronte et fusionne ensuite le tout. C’est ce qui est vraiment intéressant dans le fait d’être deux, on peut échanger sur nos doutes.

Hormis lui indiquer la stratégie, en quoi consisteront vos échanges avec Alan ?

Gwénolé : Il est primordial d’avoir le ressenti d’Alan. Sur les conditions météo réelles, qui peuvent différer des prévisions, mais aussi sur le passage du bateau, sur son engagement et son état de forme à lui.

Julien : Si nous sommes là pour décider de la route optimale, il ne sera jamais question de pousser Alan au-delà des limites qu’il pourrait se fixer. Dans ce cas-là, on dit ok et on propose le meilleur plan par rapport à ces contraintes-là. Notre rôle est de lui donner un maximum d’éléments pour optimiser ses chances en fonction de l’état dans lequel il se trouve. Trouver les bons arguments, sentir comment il est de l’autre côté, tout en gardant nos objectifs en tête.

Gwénolé : Ce qui est bien avec Alan, c’est que c’est quelqu’un d’expressif. Il a la niaque, il est engagé, c’est top.

« IL NE SERA JAMAIS QUESTION DE POUSSER ALAN AU-DELÀ DES LIMITES QU’IL POURRAIT SE FIXER »
– Julien Villion –

Quels sont les enjeux de ce parcours entre New-York et le cap Lizard ?

Gwénolé : La météo est toujours assez incertaine dans la zone de départ, avec des dépressions assez fortes qui se forment souvent assez localement. Le relief et les différences de températures entre les courants du Labrador au Nord et celui du Golfe Stream au Sud génèrent ces dépressions qui ne sont pas faciles à prévoir, car on est justement à l’endroit où elles naissent.

Julien : Ces dépressions sont en début de vie, comment vont-elles évoluer ? Est-ce que ce sera le TGV jusqu’au milieu de l’Atlantique ou vont-elles se dégrader 24 heures après le départ ? L’idée générale est de trouver des vents portants relativement soutenus pour traverser l’Atlantique Nord en ligne droite. Mais le début de parcours en quittant New-York est très technique, avec beaucoup de trafic maritime, le passage dans le Sud des Grands Bancs de Terre-Neuve, le brouillard, les courants, les baleines, les glaces qui sont assez Sud dans cette zone… Ensuite, la portion océanique dépendra d’où la dépression emmènera Alan. Le plus loin on l’espère !

Gwénolé : L’idéal serait d’être porté par une dépression partant au Sud et qui arriverait jusqu’en France. Mais les routes sont souvent assez Nord, il faut ensuite redescendre au portant dans du vent plus faible, en passant la dorsale anticyclonique qui barre l’entrée dans la Manche. C’est la vraie bête noire de la fin de parcours, elle peut être installée des Açores jusqu’en Angleterre. Ça peut tout faire foirer. Tu peux en avoir pour 6 heures, 8 heures et sur un record, on est à quelques heures près.

Julien : Pour cette dernière section de parcours, on sera à 7 ou 8 jours après le départ. Pas facile de faire des prévisions…

Ce routage sera votre premier ensemble…

Gwénolé : C’est top, on a des expériences complémentaires. Julien a pas mal bossé avec Jean-Yves Bernot et moi avec Christian Dumard.

Julien : On a souvent été dans les cellules de routage d’équipes concurrentes, on a des méthodes différentes et c’est sympa de les confronter et d’en tirer des enseignements. Nous avons encore beaucoup à apprendre mais c’est un super axe de progression d’avoir notre propre expérience en solo.

Gwénolé : C’est un peu comme apprendre à faire du solo en bateau. Il faut bien comprendre ce qu’on attend de toi, sans se mettre dans le rouge.

Julien : Ce sera notre premier routage sans être « suppléant ». On verra si on a bien appris d’eux ou pas, si on fait la connerie qu’ils auront anticipée ou pas ! (Rires)

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